Traces de raquettes en étoile sur la neige du massif des Bauges
Le massif savoyard des Bauges (650-2200 m) culmine à l’Arcalod (2217 m), nom de l’hôtel-restaurant (bar, tabac, Logis de France, « ) tenu par Darina et Jean-Luc, émigrante californienne et talentueux pâtissier, dans le village de Jarsy (840 m), à une trentaine de kilomètres de Chambéry. C’est là que Nadou [photo 1] convie l’équipée " Baujus du nouvel an " - Esther, Colette, Piedade, Isabelle, Jean-Philippe, Roland, Jean-Pierre, Monique et Francis.
Dès le 30 décembre 2001 et jusqu’au 5 janvier 2002, ils seront hissés chaque jour en montagne, raquettes aux pieds, par Dominique, accompagnateur patenté, naturaliste éminent, qui n’aura de cesse de leur élever le corps et l’esprit, en cheminant sur la neige, au soleil, sac au dos, sourire aux lèvres, à travers les splendeurs hivernales de son pays.
30/12. Plan de la Limace par les chalets de Chargieu (dénivelé 760 m)
Dans la forêt de résineux, des sapins (cônes dressés) vivent encore avec leurs cousins épicéas (cônes pendants, cime plus fine) mais ils vont bientôt décrocher dans la pente. Reprenant son souffle [photo 2], le randonneur feint de s’intéresser à des plantes vénéneuses : aconit tue-loup, daphné mezereum (appelé aussi bois-joli ou bois-gentil !). Des traces de faune sauvage donnent d’excellents prétextes pour se dévêtir à l’approche d’un raidillon : un écureuil a écaillé des cônes d’épicéas comme on effeuille un artichaut ; l’empreinte de ses pas croise celle du lièvre variable (celui d’Alice aux Pays des merveilles), blanc en hiver, brun en été, il choisit ses gîtes mais ne creuse jamais de terrier comme son beau-frère le lapin, autre rongeur " lagomorphe " (avec une seconde paire d’incisives à la mâchoire supérieure).
31/12. Chalets de Lachat, col de la Cochette
Un renard chemine tranquillement dans les alpages. Le soleil est éclatant. Les plantes givrées resplendissent. Le Mont-Blanc scintille à l’horizon, épaulé par la roche brune des Grandes-Jorasses. Retour par un chemin creux à travers une hêtraie dense. Les randonneuses soulignent alors au crayon noir leurs jolis yeux, parent leurs cheveux de paillettes et leur cou de boas (boas de plumes, boas de poils) pour un magnifique repas de réveillon partagé avec les invités de l’auberge. Roussette, pinot noir de Savoie, champagne. Jazz, rock, twist, valse, slow, tango à gogo. Mouflonnes en rut, danseuses enguirlandées des bras accueillants de 2002.
01/01. Saint François de Salle
Grand plateau nordique, joliment aménagé pour les skieurs de fond. Tourbière. Superbe panorama des sommets alpins enneigés au-dessus d’une frondaison d’épicéas. Traces fraîches de " lagopède agile des neiges " [photo 3]. Météo de grand beau : au ciel, front chaud, d’un blanc soyeux, en forme de filaments parallèles (cirrus devant) ; au sol, gradient thermique fort (> 0.2 °C/cm) assurant la cohésion du manteau stable de la neige à gros grains. Pique nique des étrennes, ivresse des neiges [photo 4]. Tour du village au clair de lune. La " cathédrale " est illuminée. Toutes les étoiles clignotent. Deux renards s’approchent des maisons. Il gèle à pierre fendre (< - 10 °C).
02/01. Falaise de Margeriaz par le chemin des tannes et des glacières
Relief karstique. Agressions chimique et mécanique du calcaire des Bauges : les acides humiques du sol transforment le carbonate de calcium en bicarbonate soluble dans l’eau, le gel fait éclater la pierre en gélifractes tranchantes. Grands corbeaux et choquards à bec jaune survolent le camp du pique-nique, orienté plein sud, comme d’habitude, ce qu’attestent les genévriers émergeant du rocher. Sauts dans les dolines, sauts périlleux de Jean-Philippe, glissades effrénées sur un sac de survie. Fin de journée au comptoir de l’Arcalod : rasades de Chartreuse verte pour ces dames, annonçant un dîner émaillé d’inextinguibles rigolades – sur les crottes des lagomorphes (qui les mangent jusqu’à en épuiser toute nourriture), sur celles, effilées, des carnivores (qui se terminent par les poils de leur proie), sur des histoires de coucou (dont la femelle va pondre dans le nid d’autres espèces).
03/01. Dent (1910 m) et croix (1920 m) de Rossanaz
Ubac escarpé dans les épicéas. Pas et crottes de renard. Arrivée au soleil dans un endroit habité par les chamois [photo 5]. Lieu de pèlerinage en été. Déjeuner dans un lapiaz à crête aiguë. Panorama sublime sur les chaînes du Mont-Blanc, des Aravis, de la Chartreuse, sur les Monts du Jura, le lac d’Annecy et tous les villages des Bauges " devant " et des Bauges " derrière " séparées par l’étroiture du Châtelard (760 m).
04/01. Col d’Arclusaz (1774 m)
Torrent gelé, cascades figées [photo 6]. Mémo floral sur la différence entre les pétales de la pensée et ceux de la violette : la pensée s’élève !.. à l’inverse de la violette dont les pétales latéraux descendent ! N’empêche que l’humeur est grivoise et les histoires de plus en plus croustillantes (mon vieux complice !.. Mon vieux compère !.. Le shampoing aux œufs… La différence entre une hermine et un petit ramoneur…). Au col, accueillis par les choquards, nos joyeusetés débusquent un magnifique aigle royal, noir à rémiges blanches, qui prend son envol à dix mètres de nous.
05/01. Crêt du Char et col de Bornette (1304 m)
C’est la saison du phénomène d’inversion de la température : il fait plus chaud en altitude que dans les villes et villages revêtus d’une chape de nuages bas. Ce manteau est parfaitement visible sur le lac d’Annecy [photo 7]. Déjeuner littéraire, chacun évoquant ses plaisirs de lire, auteurs chéris et en-cours du moment. Montée rude - 30-35° à l’inclinomètre - grimpée tout schuss par Jean-Philippe. Là-haut, sur plaque d’aluminium et sous œilleton grossissant, Dominique nous initie à la nivologie [photo 8] : solidité maximum de la cohésion de regel ; merveilles esthétiques de la neige superficielle, sublimée par le soleil puis recristallisée en aiguilles qui s’assemblent en motifs à deux ou trois dimensions, pétales ou trémies renversées, scintillants dans la lumière dorée [photo 9]. Le matériel de secours n’est pas en reste : sonde, pelle et ARVA (Appareil de Recherche des Victimes d’Avalanche). La marque Nic Impex est à l’honneur !.. Références ad hoc à l’ANENA (Association Nationale d’Etudes de la Neige et des Avalanches) et à l’OMM (Organisation Mondiale de Météorologie). Contemplation intemporelle [photo 10]. Descente dans la forêt. Terminus au vin chaud.
Nos traces restent mêlées à celles à celles du renard, du chamois et du petit coq de bruyère. La neige a bien résisté à nos éclats de rire.